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LES OBJETS, on les achète, on les utilise, et puis on les jette. Tel est leur destin. Et qu'ils ne cherchent surtout pas à s'en plaindre !

Et si on tentait de faire revivre ceux qui errent dans nos villes, abandonnés, oubliés, ou bien perdus ? Et si on essayait de dévoiler les sentiments qu'ils nous inspirent ? Et si on cherchait à appréhender le macadam d'une autre manière, un peu plus loin que le bout de nos pieds et de nos modes de consommation... 

 

 

 

DISCLAIMER : nous certifions sur l'honneur qu'aucune image n'est arrangée, et que les objets exposés dans le cadre de cette rubrique ont été trouvés tel quel.

 

Au cas où vous reconnaîtriez l'un de vos objets, cliquez ici !

 

 

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J’ai dématérialisé mes souvenirs
transformant toutes ondes en un et zéro
mais tout reste magnétique
j’échange étiquettes et jaquettes contre tag et liste de lecture
je remplace les étagères en créant des répertoires
je fais le vide autour de moi
je miniaturise tout ce que je possède
sans me soucier des erreurs de redondance cyclique
je jette tout objet, je jette tout ce qui est tangible
je ne veux que virtuel comme autant de pensées
pas plus que l’âme, les souvenirs ne sont palpables
je jette tout objet pour donner le change
pour ne plus être celui qui appartient à toutes choses
j’oublierai tous ces airs j’oublierai tous ces chants
peut être me surprendrais-je à en siffloter un, un jour de désœuvrement
en attendant je fixe en silence l’écran
comme tétanisé par autant de possibilités
devant tant d’indécision je capitule
et sors écouter les bruits de la ville.

 

TEXTE ET IMAGE : SYLVAIN BARRAUX

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il avait neigé ce jour là, mais Arnaud était pressé. Il avait même un peu les boules, comme il disait. Il ne pouvait pas, contrairement aux gens, s'émouvoir des jolis flocons, du monde silencieux que leur chute annonçait, et de la couche immaculée qui laissait penser, un instant, que le monde était parfois beau. Il passa outre sans y prêter attention, fonçant en direction du premier supermarché venu pour faire des courses en catastrophe. Une copine l'avait appelé pour lui dire qu'elle passait le voir ce soir.

 

Arnaud aimait bien cette fille et, plein d'espoir il avait dans la tête de faire le nécessaire pour la séduire. Il fallait qu'il achète quelques bougies, parce que les filles aiment bien les ambiances romantiques. Il fallait aussi qu'il trouve quelque chose pour décrasser le lavabo de sa salle de bain, parce que les filles ça va toujours aux toilettes à un moment donné, et que sa salle d'eau ressemblait plus à Bagdad qu'à autre chose. Il fallait surtout qu'il lui prépare un bon petit dîner, parce que les filles ça les épate, un type qui sait cuisiner. Enfin, c'est ce qu'il se disait, jusqu'à ce qu'une plaque de verglas le flanque par terre. Bras en l'air, il était tombé sur le cul, mais ouf, sans se faire trop mal.

 

Dans le supermarché, au rayon pâtes, un type s'approcha pour lui demander quelque chose, en montrant devant lui un gros poulet et un ticket restaurant.

 

- Hein, quoi ?

- Yé voudré payer ce poulé avec ça, c'est possble ?

- Euh ouais, probablement. Faut demander à la caisse.

 

Sauf que le type s'était mis à pencher sa tête sur le côté et à faire des yeux de chien battu.

 

- Stoplé, mon frère, dit-il, tu peux m'édé ?

- Bah, si, si, je vous dis, ça devrait être possible de payer comme ça. Enfin, je crois. Faut pas s'en faire.

- Mon frère, jé viens du Kosovo, j'ai été opéré, de plaignit-il en montrant à travers ses habits une cicatrice au torse, qui était longue comme son bras. Jé parlé pas bien le francé.

- Oui, bah oui, là je vous crois...

- Mé enfants ils ont rien à manger...

- Ah...

- Stoplé, mon frère, tu peux m'édé ?

- Euh... C'est à dire que je suis pressé, là. Et puis j'ai que vingt euros, ça va être juste...

- Allé, mon frère, pour mes enfants...

 

Arnaud voulait s'en débarrasser, mais il pensa soudain à sa copine. Il se dit que les filles, ça aime bien les garçons généreux, aussi . Alors il lui fit une proposition :

 

- Ecoutez, je vais pas prendre cette eau de javel, comme ça je pourrai vous payer ce poulet, d'accord ?

- Oh, merci, mon frère, lui répondit le type en se courbant.

- Alors je vais finir mes courses et on se retrouve à la caisse, d'accord ?

- Merci, merci, mon frère.

 

Deux minutes plus tard, au rayon des fromages, Arnaud fouilla dans sa poche pour compter son argent, juste histoire de voir s'il n'avait pas un peu de bigaille pour payer tant le poulet du Kosovar que l'eau de javel utile à ses toilettes.

 

- Putain, mince, où est mon billet de dix ?!

 

Arnaud ne pouvait plus payer ni le poulet, ni l'eau de javel, ni même le fromage des Alpes sur lequel il lorgnait avant que le Kosovar n'arrive. Il fallait se contenter des pâtes et de la sauce arabiata qu'il avait trouvées. Tout juste un peu de parmesan rapé pour embellir le plat, aussi. Les filles, de toute façon, ça aime bien la cuisine italienne. Mais il lui restait maintenant à sortir de là sans se faire repérer par le gars... Quand, brusquement, une idée lui vint.

 

- Monsieur, monsieur, s'il vous plait. C'est vous le vigile ?

- Affirmatif !

- Ah, ok, je vois. C'est parfait ! Il y a un gars, là, qu'est pas net, je crois. Je l'ai vu mettre des trucs dans sa poche. A mon avis, il veut les chourrer... Enfin, je dis ça... 

- Description ?

- Bah c'est le gars, là-bas, qui attend près de la caisse. Voyez ? On dirait un Kosovar, z'avez vu ça ?

- Pfff, tous les mêmes. Je m'en charge, restez derrière.

- Oh bah je vais pas bouger, ça non, eh eh...

 

Arnaud prit son petit panier et fila en douce.

 

- Je vais même retourner aux pâtes, je crois que j'ai pas bien vu ce qu'il y avait...

 

 

 

 

 

"Je suis née dans une usine de plastic à Zhenjiang, en République populaire de Chine , après l'injection des billes de PVC de mon père dans le moule de préforme de ma mère. A vrai dire, je n'ai pas connu mes vieux. Comme les choses vont très vite là-bas, je me suis aussitôt retrouvée plongée dans un bac en bois au milieu de milliers de mes congénères. Mes parents n'ont même pas eu le temps de me donner un prénom. Alors je m'en suis trouvé un toute seule ! Je m'appelle Susan, comme l'héroïne de Desperate Housewives. Cooooool..."

 

"Lorsque j'ai eu douze heures, des ouvriers m'ont calée dans une boîte bien douillette pleine de polystyrène qui m'a filé le rhume des foins, puis sur une palette en bois. On a vachement discuté pendant le voyage, avec mes copines. Certaines m'ont dit qu'on allait prendre le bateau. Et, de fait, on a vite compris où on était lorsque la moitié s'est retrouvée atteinte du mal de mer... Neuf jours plus tard, on se prélassait sur la côté ouest des Etats-Unis d'Amérique ! Wouhou !..."

 

"Ouais, c'est vrai, j'ai travaillé au noir. Bon, déjà, j'ai pas eu de chance. Aux States, on m'a déballée dans un fastfood. J'ai bossé douze heures par jour la goule plongée dans des coupes de glace affreuses, pleines de fraise, de chocolat gluant, de pêche ou, pire, de vanille. Je vous raconte pas non plus les chocs sur la tête avec les morceaux de noisette... Eh, faut pas croire : on nous refourgue habillées d'une chemise de nuit, c'est à dire d'un sachet de plastic, les clients l'enlèvent, te fourrent dans la glace, te lèchent, et puis te balancent. Mais après on est récupérées, lavées (limite c'est trop chaud parce qu'il faut quand même désinfecter la crasse humaine), puis remballées dans une chemise de nuit super sexy et hop, retour sur le comptoir. J'ai jamais dit que j'avais bossé dans le luxe chez Mac Do, moi..."

 

"J'ai fini ma carrière dans le fond d'une poche. Un jour, un gamin s'est amusé à me garder avec lui, au lieu de me jeter. Il m'a même pas sortie de mon sachet. Du coup, c'est chiant pour dormir parce que ça fait un de ces bouquant. Et puis un jour, il m'a sortie de sa poche et j'ai vu la Tour Eiffel ! Le con. Il m'avait trimballée en avion avec ses parents, pour des vacances en France."

 

"Je l'aimais bien, ce petit. Il prenait soin de moi. Un jour il m'a quand même foutue à poils, si j'ose dire, et m'a planté la tête dans un pot de Nutella. Je m'en souviendrai toute ma vie... Le truc, c'est qu'à force il ne faisait pas gaffe et, un jour dans le métro, il m'a laissée tomber. On s'est plus jamais revu. Vous pensez bien, avec ce monde et tous ces pickpockets, ses parents n'ont pas insisté pour me retrouver. Depuis, je fais la manche à la station Trocadero. J'ai un peu voyagé en métro, mais bof. Un jour j'ai rencontré une canette de Tropico à l'orange, mais elle venait de gerber partout, c'était dégueu !

 

Dans le métro, je vois plein d'Américains, mais jamais le mien. Enfin, c'est surtout le Nutella qui me manque, vous savez."

 

 

 

 

 

« Ma chérie,

 

Ces derniers événements m’ont bouleversé comme toi. Voilà pourquoi j’ai cru bon de partir me balader à la frontière de notre cité. J’avais besoin du calme des bois pour remettre mes idées en ordre, et ne plus penser à ce rude professeur qui ne veut décidemment pas entendre nos arguments. Pourtant ils sont irréfutables, et j’en ai enfin la preuve !

 

Voilà ce qui s’est passé : je me promenais dans une clairière lorsque, tout à coup, mon regard fut ébloui par un éclat de lumière qui venait du sol. Je m’approchai avec prudence, comme nous l’a appris notre Guide, pas à pas, jusqu’à trouver l’origine de cette lueur. Et je trouvai ceci. Cet objet de petite taille, creux à l’intérieur, blanc et recouvert à une extrémité d’un petit mécanisme en métal. Je crois qu’il s’agit d’un métal, étant donné sa couleur, mais je n’en suis pas encore certain. Son poids est si léger ! C’est incroyable ! Je suis persuadé, après l’étude de ce reste archéologique, qu’il s’agit d’un objet ayant appartenu aux humains. Oui ! Et tu as vu comme le petit mécanisme est précis ?

 

Mais tu n’es pas au bout de tes surprises, Zira. Car je suis parvenu à faire fonctionner l’objet. Je pense qu’il doit renfermer, dans son ventre, une sorte d’énergie que nous ne connaissons pas, puisqu’en appuyant mon doigt sur le bouton poussoir, une flamme en est sortie ! Oui, c’est incroyable ! Du feu. Les humains savaient comment reproduire le feu, ce qui tend à prouver qu’ils étaient dotés d’une intelligence désormais incontestable par Zaïus. Et je crois bien que le fait d’entretenir ainsi une flamme prouve par la même occasion que les humains sont finalement dotés, eux aussi, d’une âme.

 

Je m’empresse de poster ce courrier et de te rejoindre, dès que j’aurai mis ce petit objet rituel en lieu sûr.

 

Je t’aime, ma belle guenon,

 

Ton Cornélius. »

 

 

(En hommage à Pierre Boulle)

 

 

 

 

 

 

 

Ce soir là, avant de se rendre chez des amis, Christophe alla acheter une bouteille de vin dans la galerie commerciale de son quartier, mais il se rendit très vite compte qu'il avait oublié son portefeuille. Et merde, se dit-il, plus qu'à faire demi-tour ! Un homme, qui attendait sur le perron d'une maison en fumant cigarette sur cigarette, l'entendit jurer violemment. Ca le fit d'ailleurs sursauter. Le type l'avait pris pour lui...

 

Ca faisait bien deux mois que Christophe se trainait sur le macadam avec ses béquilles, appendices chèrement gagnés deux jours après son arrivée dans une station de ski des Alpes. Il détestait skier, mais il n'avait jamais osé l'avouer à Patricia, sa fiancée. Durant sa brève hospitalisation, il en avait profité pour repenser à tout ce qui l'opposait, lui et cette jeune bobo. Il en avait conclu qu'il devait la quitter. Depuis, il habitait au troisième étage sans ascenseur d'un immeuble assez banal, à dix minutes à pieds de la galerie. Mais la liberté valait mieux que ces petites contraintes.

 

Ce jour là, tandis qu'il rebroussait chemin, il s'engagea sur un passage clouté au moment même où arrivait une femme en rollers. Une vraie débutante avec casque, protèges-mains et genouillères. Et puis aussi tout le manque d'équilibre qui va avec. Ce qui provoqua la chute de Christophe dans un grand crac, puis aussitôt dans le tumulte de nouvelles injures de sa part. Si fortes que l'homme du perron sursauta à nouveau, et s'enfuit.

 

Les quelques témoins de la scène affirmèrent que la femme aux rollers se tordait d'excuses auprès de Christophe autant que de douleur. Christophe, lui, était à terre et ne devait s'en relever qu'avec l'aide des pompiers. Ils furent évacués tous les deux dans la même ambulance et c'est à croire qu'ils y firent suffisamment connaissance, car depuis les deux éclopés de la glisse ne se quittent plus.

 

Dans le feu de l'action, la béquille est restée orpheline et gît toujours sur son morceau de trottoir.

 

 

 

 

 

Bonjour à toutes et à tous. Bonjour mon cher Guy. C’est toujours une immense joie de vous retrouver pour commenter la « Vie en directe ».

Bonjour mon cher Léon, bonjour à tous nos spectateurs. C’est une journée pleine de rebondissements qui nous attend et nous allons tout de suite nous connecter aux caméras de la ville pour nous intéresser à l’événement du jour : le déménagement de 2 tourtereaux qui quittent le cocon familial pour créer le leur. Que d’émotions, que de tensions et que de challenges pour cette journée hivernale mais néanmoins ensoleillée.

En effet mon cher Guy, c’est toujours un moment très émouvant que de voir cette jeunesse prendre le risque de la vie commune. Ca y est, ça commence, je vois le camion de déménagement prendre le virage au coin de la rue. Il s’engage prudemment et roule jusqu’au 125 de la rue de l’Espoir suivi de près par la voiture toute cabossée des jeunes amoureux. Ce doit être la voiture de madame.

 - Vous êtes incorrigible Léon. Pendant que vous plaisantez, le camion s’est garé et les déménageurs sont déjà sur le trottoir. Mais qu’attendent-ils ? Ah, regardez, à quelques mètres derrière (zoom des caméras). La demoiselle peine à faire son créneau. Je dois reconnaître mon cher Léon que vous aviez raison !

 - Ah, vous voyez ! La tension semble monter entre nos deux jeunes amis, mais que se passe-t-il ? Le véhicule est stationné en plein milieu de la chaussée ! La jeune femme descend de la voiture. Elle a l’air hystérique ! Le jeune homme sort à son tour. Il fait de grands gestes. Bon sang quand se décideront-ils à mettre des micro sur ces fichues caméras !

 - Point besoin de son ! Nous nous doutons bien du sujet de discorde. Regardez, le jeune homme remonte en voiture côté conducteur, pendant que la jeune fille se dirige vers les déménageurs qui ont déjà ouvert les portes du camion. Mais que fait-elle ? Pourquoi monte-elle dans le camion ?

Il se passe quelque chose ! Le jeune homme, qui a garé le véhicule en un rien de temps, court vers le camion en se tenant la tête des deux mains. Bon sang, la caméra n’est pas du bon côté. La régie, pouvez-vous basculer sur une autre caméra ?

 - La tension est à son comble ! Mais que se passe-t-il ? Que se passe-t-il  Léon ?

 - Je ne sais pas Guy, mais ça à l’air grave ! Regardez ! Un objet vient d’être balancé violemment du camion et il a fait plusieurs tonneaux sur le trottoir. Zoom de la caméra. Oh bon sang ! C’est un babyfoot ! Guy, dites-moi que ce n’est pas vrai !

 - Sacrilège !!! Elle vient d’anéantir le babyfoot de monsieur. Le jeune homme se précipite devant l’objet, il s’agenouille, il se tient toujours la tête sous le regard abasourdi des déménageurs. Bon sang Léon, il semble que le match soit fini.

 - Je crois que vous avez raison mon cher Guy. Pendant que le jeune homme pleure devant la destruction de son jouet, la jeune femme a rejoint sa voiture et repart en trombe ! Quel triste dénouement.

 - Je ne vous le fais pas dire ! Quelle triste fin pour cet objet merveilleux qu’est le babyfoot. Je compatis à la peine de monsieur ! Mais pour l’heure il est temps de rendre l’antenne mon cher Léon.

 - Oui Guy. Espérons que le babyfoot soit réparable et que nous aurons une fin plus heureuse dans le prochain épisode de la « Vie en directe », la semaine prochaine. Bonsoir mon cher Guy, et bonsoir à tous.

 - Bonsoir Léon et bonsoir a tous nos spectateurs. A la semaine prochaine pour de nouvelles tranches de vies dans la « Vie en directe ». Et n’oubliez pas, vous pouvez rester connecter 24H sur 24H sur le site de votre ville !

 

(Texte : Sistine)

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Allé, quoi, c'est bon, oh...

- La ferme...

- Oh, arrête de grommeler, un peu...

- Ragnagna si je veux...

- Eh, tu te souviens quand on le faisait picoler ?

- Mouais, c'est plutôt toi qu'il faisait boire...

- Oh, l'autre, tout de suite !

- Bah ! Si tu l'avais pas ramassé n'importe où, on en serait pas là.

- Mademoiselle, eh oh, mademoiselle, vous savez quoi ?

- Tu m'appelle pas comme ça. Pour toi je suis brigadier, pas mademoiselle. Et tu te tiens tranquille. J'arrive pas à mettre le papier dans l'imprimante avec ton raffut.

- J'peux vous aider ! Chuis informaticien...

- Tu reste à ta place, l'arsouille.

- Bôh, l'autre...


Une minute passa, sans bruit. Puis :


- Eh, tu te souviens la chanson ?

- Mouais... La ferme...

- La p'luche, avec ses grands bras, tu te souviens la chanson ? La chanson qu'on chantait à cause des grands bras de la peluche ?!

- Oui, ch'te dis...

-  "Pi-no-chet / avait les bras si longs / que sous la table il se touchait la / Pi-no-chet / avait les bras si longs..."

- "Que sous la table il se touchait la / Pi-no-chet..."

- Ah ah ah ! Tu vois, tu rigoles encore !

- Bah vaut mieux en rire qu'en pleurer...

- Bon silence, là dedans !

- Ok, brigadier chérie...

- Pas d'humour, l'artiste. Alors : nom, prénom, profession.

- Euh, brigadier, je peux vous poser une question ?

- Quoi ?

- Euh, la peluche...

- Et bien ?

- La peluche, je crois que vous l'avez oubliée sur le comptoir du bar, quand vous nous avez embarqués.

- Hein ?

- Ah oui, ça c'est vrai ! Même que j'ai failli vous le dire.

- Et pourquoi vous avez rien dit ?

- Ca fait deux heures que vous nous dites de nous taire, alors...

- Brigadier ?

- Quoi ?

- Ca veut dire que s'il n'y a pas d'objet du délit, on est libre, non ?

- La ferme.

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout le monde croit qu'il était fini

Qu'il allait rendre l'âme bientôt

Que c'est pour ça qu'il est parti

Ses clés jetées, le vent dans le dos

 

Et puis on ne l'a plus jamais revu

Avant que, drappé d'un manteau

Il ne revienne, tout perdu

Franchement, il n'était pas très beau

 

Il disait qu'il était maudit

Mais il n'faut pas croire ce vieux beau

De la mise en scène, je vous dis

Et nul besoin d'effets spéciaux

 

Cet escroc là, j'l'aurais pendu

J'aurais dressé son échafaud

Des rêves il t'en a tant vendus

Avant que de fuir sur les flots

 

Pourtant, il n'est jamais parti

Ni n'a connu Valpareso

Mais non cet homme n'est pas fini

Tout dans sa voix sonne creux et faux

 

Je m'en rends compte, tu es déçue

Mais tu brûleras ses oripeaux

Avant de t'en être aperçue

Je te caresserai le dos...

 

 

 

  Jean-Luc est un homme mystérieux. C'est même un homme plutôt méfiant. Pas un jour il ne se déplace en ville sans complexifier ses déplacements, pour ne pas être suivi. Il connaît de nombreux trucs et astuces pour cela, comme par exemple de changer brusquement de rue, ou encore de rentrer sans prévenir dans un café, de s'y assoir, surveiller les passants, puis de repartir sans commander. C'est un peu son sport à lui. Un sport qui lui confère un air de supériorité dans cette ville. 

 

Ce jour là, Jean-Luc marchait avec prudence sur la pelouse d'un grand parc. C'était un dimanche, nous étions au printemps, le ciel était bleu, mais il portait quand même un grand imper beige. Pour le cas où il pleuvrait. Et puis aussi pour le style. C'est tout juste s'il n'avait pas pris un borsalino avec lui, mais il y avait renoncé pour éviter de se faire remarquer. Jean-Luc est un espion, alors il ne pouvait pas se le permettre, même le dimanche. C'est trop risqué, pensait-il constamment. Il faut se méfier, ne jamais faire confiance à personne. Surtout pas aux femmes ! De fait, Jean-Luc était célibataire.

 

Lorsqu'une mère de famille l'aborda pour lui demander s'il avait du feu, Jean-Luc ne lui répondit pas, par mutisme. Il se retrouvait bien embêté par cette situation, car cela faisait dix minutes qu'il attendait d'allumer une cigarette, et qu'il fallait désormais qu'il se cachât pour le faire. Regardant prudemment à droite et à gauche, il entreprit de traverser une pelouse (bien que le terme de prairie eut mieux vallu), lorsqu'il trébucha tout à coup et dévala une pente qu'il pensait juste longer. Sans que personne ne lui soit rentré dedans. Il avait chuté seul, comme un espion est-allemand, puis roulé jusque dans un fossé, comme un ballon de foot perdu par Konrad Weise. La honte. 

 

En tombant comme une fiente, il avait déchiré une partie de son manteau d'espion du dimanche. Notamment la boucle de sa manche droite. Désormais, sans sa panoplie, Jean-Luc n'était plus qu'un homme ordinaire. Il rentra chez lui, puis alla se coucher dans son lit de soixante-dix , pour retourner travailler le lendemain à la sous-préfecture. Service des cartes grises. Comme feu son imper. Et comme sa vie, maintenant.

 

 

 

 

 

- Maman, maman, ma…man…

Mathilda venait de se réveiller en sursaut et appela sa mère de toutes ses forces. Depuis plusieurs semaines déjà, d’affreux cauchemars peuplaient les rêves de cette petite fille d'à peine trois ans. Une
étape inévitable avait dit le pédiatre, lorsqu'un enfant prend conscience de la mort. Sarah, sa mère, était dépassée par la situation. Elle élevait seule sa fille débarquée dans sa vie par « accident », et travaillait dur pour subvenir à leurs besoins. Elle était d'ailleurs souvent contrainte de laisser sa fille seule, dans leur petit studio situé au cinquième étage d’un immeuble vétuste. Mathilda n'avait pas toujours les moyens d'embaucher une baby-sitter.

Ce jour là, Sarah s’était rendue au supermarché pour acheter de quoi faire un gâteau d’anniversaire  pour les 3 ans de sa fille, dans six jours. Elle avait attendu qu'elle s’endorme puis était sortie sur la pointe des pieds.

- Maman, ma…man, maman…

Mathilda criait. Mathilda sanglotait.

Alors qu'elle n'entendait pas sa mère venir, elle roula sur le côté du lit et finit par poser ses petits pieds sur le sol.

- Maman, ma…man, maman…

Mathilda criait toujours plus fort. Les larmes coulaient sur ses joues roses et brouillaient sa vue. Elle tituba vers la fenêtre, pensant appeler sa mère depuis le minuscule balcon du studio, baigné de
lumière à cette heure de la journée.

- Maman, maman, ma...man…

Elle enjamba le rebord de la fenêtre en tenant le montant de la main droite et serra sa poupée sur son cœur de toutes ses forces.

- Maman, ma…man, maman…

Ses cris se faisaient de plus en plus perçants et désespérés.

- Maman, maman, ma...man…

La rambarde du balcon en béton armé l’empêchait d'apercevoir la rue. Tout ce qu’elle voyait, c'était le ciel et le tabouret sur lequel sa mère s’asseyait de temps en temps pour fumer des cigarettes.

- Maman, ma…man, maman…

Mathilda posa un premier genou sur le tabouret, puis le second, agrippa comme elle le pouvait le  dessus de la rambarde, serra encore plus fort sa poupée contre son torse, posa un premier pied à plat sur le tabouret, puis le second….

- Maman, maman, ma...man…

Le tabouret vacillait, Mathilda sanglotait toujours.

- Maman, maaaaaaaaaaaaaaaaaaaa…

Le tabouret tomba, Mathilda ne cria plus.

Sa poupée venait de chuter de cinq étages et palabrait toute seule sur le trottoir, jusqu'à ce que ses piles n'en peuvent plus de dire "Les maths, c'est dur ! Les maths, c'est dur ! Les maths, c'est dur... Les maths... c'est... dur... Les... c'est... maths... duuuuuuuuuuuuuur..." Ouf, Mathilda trouva très vite un nouveau jouet, qui trainait par là.

Le briquet de sa maman.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C'était un jeudi matin. Sam s'apprêtait à partir pour l'école, lorsque sa mère entra sans prévenir dans sa chambre, avec sur le visage des traits qu'il connaissait bien. Une fois de plus, il s'attendait à devoir se justifier. A devoir se défendre. A devoir mentir, aussi.

 

Sa mère attendit qu'il dise quelque chose en premier, car elle estimait qu'en tant que mère de famille,  l'expression de réprobation qu'elle arborait devait suffire à ses enfants pour qu'ils confessent leurs bêtises. Mais cette fois, Sam ne dit rien. Il la regarda en silence, une légère moue sur les lèvres, l'air de dire : "mother, tu me fais pas peur !" Elle fut contrainte d'ouvrir le bal des reproches :

 

- Je te faisais confiance, Sam !

- Et puis ? Qu'est-ce que j'ai encore fait  ? répondit-il avec calme. Pour une fois. A tel point que cette nouveauté fit balbutier sa mère.

- Je... Je t'avais confié la maison hier soir, pendant que j'étais absente, et toi... C'est qui cette fille ?

 

Oh, Sam savait bien de quoi elle parlait, et il devinait également ce qu'elle pouvait tenir dans sa main droite, qu'elle cachait derrière son dos. Comme une preuve qu'elle se mit aussitôt à brandir devant ses yeux exhorbités et indignés de mère de famille. Elle était devenue femme-flic et juge d'instruction. Elle interpellait et confondait son accusé de fils en même temps.

 

- Sale petit porc ! Ramener une fille à la maison et... coucher avec elle alors que ta soeur de quinze ans à peine dort dans la chambre d'à côté ! Tu n'as pas honte, petit porc ?!

- Rassure-toi, maman, elle ne dormait pas...

- En plus ?!

 

Sa mère vit rouge. C'est vrai, après tout. Il faut la comprendre... Comment sa soeur a-t-elle pu dormir s'il avait ramené une fille, ce soir tiède de printemps, et s'il avait couché avec elle dans une pièce isolée par une simple cloison de plâtre ? Comment pouvait-il faire preuve d'autant d'insolence envers sa mère ?

 

C'est pour cette raison que, dans un geste d'énervement qu'elle aurait souhaité décisif, la mère de Sam projeta dans sa direction le préservatif usagé qu'elle avait retrouvé sous le canapé du salon. Mais Sam parvint à l'éviter en se baissant au bon moment, et le préservatif fautif termina sa course par la fenêtre  ouverte, et s'écrasa sur les carreaux de l'entrée de l'immeuble. Après que tout le monde eut entendu cette discussion.

 

Le pire dans l'histoire, et que sa mère ne saura probablement jamais, c'est que Sam n'avait pas ramené de fille ce soir là. Il était allé au cinéma. Car sa soeur lui avait donné une partie de son argent de poche pour acheter son silence et l'éloigner de l'appartement.

 

 


 

 

  Le temps qui passe, Ali ne le voyait pas. Ca lui était totalement étranger. Pire : il s'en moquait bien.

 

Le plus important pour lui, c'était d'être en mesure d'apercevoir sa fille, à la fenêtre de sa chambre. Sa petite fille chérie, qui avait l'habitude de jouer à sa maquiller devant sa coiffeuse, à l'âge de huit ans. Puis qui faisait ses devoirs avec assiduité, sur son petit bureau, dans cette même pièce, une fois au collège. Lorsqu'elle avait intégré le lycée, Ali s'était employé à refaire la tapisserie, il avait acheté du mobilier neuf et un nouveau matelas en mousse pour son lit. A cette époque, rien n'était trop beau pour sa petite princesse...

 

Après le lycée, sa fille avait fait une école. Une grande école. Et maintenant, elle travaillait dans l'administration. Elle travaillait pour un ministre. Oh, il ne se souvenait plus lequel, parce qu'ils changent souvent, les ministres. Surtout en ce moment. Mais comme du temps qui passe, il s'en moquait. Qu'est-ce qu'il était fier de sa petite fille, Ali !

 

Alors des fois, il arrivait à Ali de se dépêcher de dîner et de sortir sans dire à Sepideh, sa femme, où il se rendait. Il disait juste : "je vais me promener, ne m'attends pas". Elle savait pourtant très bien qu'il allait marcher du côté de chez sa fille, qui n'habitait qu'à vingt minutes de chez eux, et qu'il se cacherait sur le perron d'une maison pour tenter d'apercevoir sa princesse, en fumant cigarette sur cigarette. Ca l'énervait un peu, Sepideh, car sa fille n'était plus une gamine. Elle le laissait quand même entretenir son mystère et revenir vêtu bien malgré lui de ce manteau de fumée infecte.

 

Ce soir là, Ali revint tout essoufflé. Face à l'insistance de son épouse qui cherchait à savoir ce qui lui était arrivé, Ali avoua qu'il avait pris peur après qu'un homme eut poussé des jurons qu'il n'oserait pas lui répéter, et qu'il choisit de rentrer aussitôt à la maison. Comme ça. Quant à l'endroit où il se trouvait à ce moment là, il garda le secret, dissimulé derrière un grand sourire et une petite bise sur son épaule. Mais Sepideh en eu le coeur net le lendemain en allant voir sa fille, et en passant devant ce tas de mégots qui prouvait encore l'admiration et la fierté de son mari pour le fruit de ses entrailles.

 

 

 

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